DERRIÈRE LES BARREAUX

    Cette cellule était à l’image de ses prédécesseurs : les barreaux étaient dressés les uns contre les autres et les murs étaient armés de briques. La lumière s’y faisait tellement rare que l’on aurait même pu penser que celle-ci s’était perdue en chemin. Il est vrai que cette prison ne cassait pas trois pattes à un canard : pourtant une étrange créature allait bientôt y séjourner. Le calme profitait de ses derniers instants de répit, avant d’accueillir malgré lui, les hurlements chevauchants le vacarme. Ce lieu enfoui dans les profondeurs obscures de la terre, ne comptait certes qu’une cellule, mais le personnel et les corps de métiers se trouvaient être aussi nombreux que la poussière ambiante.

Soudain, une lumière séraphique jaillit derrière les barreaux. Les cris heurtèrent les pleurs et les pleurs échouèrent sur les cris. Une épaisse fumée clandestine rampa sur les murs et enjamba les barres de fer. Puis celle-ci s’infiltra dans le long couloir étriqué – faisant front au détenu. Nombreuses furent les personnes affolées, qui ne savaient comment se débarrasser de cette fumée devenue toxique. Il leur fallut plus d’une heure pour capturer la meute sauvage de vapeurs. Maria – psychologue clinicienne de renom – était chargée de créer le premier contact avec les nouveaux arrivants. Elle s’avança avec détermination vers son nouveau patient. Son allure était fluide et gracieuse ; elle transpirait la sympathie et la générosité. Elle avait une autorité naturelle, qui parfois, pouvait faire tressaillir les langues de vipère les plus sournoises. Ses fins talons résonnaient si fort que le visage de la bête se froissait, lorsqu’un son était jugé plus fort qu’un autre. Bien que sa marche semblât sans fin, celle-ci se conclut par deux coups de talon au sol – bien fermes. Elle prit le stylo dans sa poche et commença à marquer des informations sur son carnet, tout en interrogeant le zigue :

— Bonjour, je m’appelle Maria ! Tout d’abord, j’aimerais vous féliciter pour votre arrivée tout en douceur et les jolis chants mélodieux d’oiseaux que vous nous avez adressés, le complimenta-t-elle avec ironie.

Avant de reprendre la parole, elle glissa son nez entre les barreaux, afin d’y évaluer l’odeur.

— Si je suis en face de vous aujourd’hui, ce n’est pas sans raison. Nous allons essayer de comprendre, ensemble, le motif de votre séjour parmi nous. Pour commencer, je voudrais savoir pourquoi nous n’avons pas été prévenus de votre arrivée ici-bas, mais aussi, j’ai besoin que vous me donniez, selon vous, la raison de votre venue dans notre établissement, le questionna-t-elle avec courtoisie.

Le prisonnier éclata soudainement en sanglots. Maria s’empressa de retirer le mouchoir en tissu de sa poche et le jeta au sein de la cellule. Les larmes avaient cessé de couler et une voix fluette déchira délicatement le voile du silence :

— Je… Je manque… Cruellement d’air ! Un peu d’air, je vous en prie, pour une petite âme égarée en plein vol.

— Ça ne sera malheureusement pas possible. Veuillez faire preuve d’un peu de bon sens, vous n’avez pas atterri ici en tant qu’innocent, victime de je ne sais quoi, mais bel et bien en tant que coupable, accusé de je ne sais quoi. Vous comprenez ou bien… ?

La voix la coupa dans son élan et se fit plus insistante.

— Je crois que vous n’avez pas compris qui je suis ! Je viens du pays du vent, où l’air est notre espace ambiant. Laissez-moi sortir ! J’ai besoin de prendre l’air !

Elle ne supportait pas quand on lui coupait l’herbe sous le pied. Elle enfonça légèrement ses lunettes et s’exprima avec sévérité.

— Vous ne manquez pas d’air, vous ! Intervenir avec insolence alors que je tentais de vous expliquer pourquoi vous ne pouvez pas…

La main de la créature sortit peu à peu de l’ombre, en tenant du bout des doigts le mouchoir ensanglanté de Maria. En voyant ceci, elle s’était arrêtée de parler. Elle introduisit, avec vigilance, sa main entre les barres. La respiration de la bête se faisait de plus en plus forte, ce qui fit trembler le bras de la jeune femme. Les gouttes de sang ruisselaient le long du tissu et se prosternaient une fois au sol. Elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus avancer son bras et que son épaule était bloquée. C’est alors que la voix murmura :

— Je manque d’air… Mais pas que ! J’ai aussi le ventre vide. Permettez-moi d’enlever votre alliance, je ne trouve pas ça très digeste.

Maria hurla de toutes ses forces mais il était déjà trop tard. Sa main se faisait broyer par des crocs acerbes ; la langue bifide du condamné pénétrait l’intérieur de son bras et suçait avec beaucoup d’ardeur, une fois sur deux, le radius et l’ulna. L’étranger cannibale jouissait d’un orgasme sans précédent. Des bruits de pas et des hurlements firent écho au loin : la bête arrêta dès lors son repas et se précipita vers son lit. Elle arracha la croix du christ crucifié – accrochée au mur – puis se hâta de l’enfoncer en plein cœur de la femme. Le prisonnier cracha sur le visage de sa proie avant de se retirer dans l’ombre. Plusieurs infirmiers arrivèrent pour lui porter secours ; des gardiens vinrent protéger les secouristes d’une nouvelle attaque éventuelle. L’extraction de la jeune femme se passa au mieux : elle était bien entourée et se trouvait désormais en soins intensifs. Personne n’avait osé se rapprocher de la prison, depuis le drame. Le personnel – responsable des renseignements – avait failli à leur tâche : Maria était gravement blessée et l’identité du condamné n’était toujours pas connue. Les heures défilèrent avec nonchalance à croire qu’elles aussi suffoquaient sous le poids de l’atmosphère anxiogène ; la nuit fut longue et pénible pour tous ceux qui veillèrent à son chevet. Brusquement des cris se firent entendre, tous pleurèrent sa mort : elle venait de les quitter, son cœur avait été trop endommagé pour pouvoir survivre à quoi que ce soit. Des rires stridents s’ébruitèrent derrière les barreaux et vinrent ricocher sur les murs du couloir. Un gardien – qui avait pour mission de surveiller l’individu dangereux – courut à s’en fouler la cheville jusqu’au poste de garde, en s’égosillant : « Il y a un serpent ! Il y a un serpent avec lui ! » Une fois la nouvelle annoncée, le responsable des gardiens de nuit, se rua aussitôt dans le bureau de la présidente – chargée des opérations d’extrême urgence. Il y débarqua en fracassant la porte. Elle ne lui laissa pas le temps de décrocher un mot et affirma sur un ton grave :

— Je sais pourquoi vous êtes là ! De toute façon, c’est trop tard pour faire quoi que ce soit pour lui ! Nous ne pouvons plus l’aider. Le temps nous est compté. Je viens de recevoir une lettre du service du bas : nous devons le libérer dès maintenant.

— Cela veut dire que nous avons échoué, soupira-t-il.

— Vous savez, l’échec n’est qu’une main tendue vers le ciel ! confia la présidente.

Le téléphone sonna : elle décrocha immédiatement. Elle répéta à voix haute les informations qu’on lui transmettait : « Le détenu et le serpent marchent tout droit vers la sortie. Notre Mère va accoucher dans exactement… 06… 05… 04… »

À des milliers de kilomètres sous la terre, à l’antre d’une galerie souterraine, reposait sur le sol une chimère d’une laideur sans nom : chaque partie de son corps représentait un animal différent. Son abdomen velu était ouvert de moitié : ses organes empestaient la putréfaction, bien que ceux-ci fonctionnaient correctement. Parmi ses entrailles, émergea un serpent qui se faufila le long de son corps ; l’animal lui susurra quelques mots : « Je m’appelle Nahash ! Notre royaume va connaître son premier maître. Satan, l’ange déchu, est à mes côtés ! Nous serons ses plus fidèles serviteurs ! Il saura faire parler de lui sur Terre : soyez-en sûre Mère ! » Les cornes de Satan déchirèrent les intestins de celle qui venait de le mettre au monde. Il s’esclaffa après avoir proclamé : « Un peu d’air, pour le prince de ce monde ! »

À RAT DU SOL

    L’éclairage capricieux de la cuisine ne mit pas longtemps à s’évanouir. L’odeur de viande avariée, quant à celle-ci, n’allait pas quitter ces quatre murs d’aussitôt. Lorsque la pièce fut plongée dans le noir le plus total, quatre petites mains innocentes vinrent déposer des bougies. Et voilà que les flammes offrirent chaleur et réconfort à leurs deux invités. Chaque assiette était garnie d’une poêlée de légumes, de grains de riz et de la tête de leur propriétaire. Une enfant nommée Ilda, s’approcha de la table et déposa sa main dans le dos du premier parent. Elle murmura quelques mots : « Tu n’as pas fini de manger ?! On ne met pas la tête dans son repas, c’est malpoli. » Ilda avait asséné la même réflexion à l’autre parent, tout en adoptant les mêmes gestes. D’un coup, elle hurla : « Razzz ! À table ! » Un petit rat disgracieux à l’allure nonchalante s’invita dans la cuisine. Maintenant que la nourriture était à sa portée, il s’autorisa un peu plus de zèle. Raz mangea tout le contenu du dîner ; sa fine queue balaya par moments un visage livide et sans vie, mais ceci ne le dérangea guère dans sa goinfrerie. Raz avait été habitué depuis son tout jeune âge, à observer Ilda manifester violence et sacrifices à tout individu faisant obstacle à son chemin : tout ceci n’était donc pour lui qu’une simple formalité.

Néanmoins, ce jour-là, n’était pas à l’image des autres jours : un évènement important venait de se signer. Ilda avait empoisonné ses parents, non par maladresse, bien sûr, mais par… Goût du drame je dirais ! Je pense que tous ses troubles psychiatriques y étaient pour beaucoup mais bon, il n’y a rien d’alarmant non plus je vous rassure… Enfin, je me fais plutôt du mauvais sang pour sa sœur… Qui je le précise, respire encore.

Prenez garde ! Ilda déteste par-dessus tout, les discussions à son sujet. Soyez donc méfiants car il est fort probable qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, Ilda vous surveille du coin de l’œil. Et pour cause ! Ne sentez-vous pas son souffle vous caresser la nuque ? N’accordez-vous aucune importance à ses petites mains potelées qui se rapprochent, dangereusement, de votre tour de taille ? N’éprouvez-vous aucune once de frissons en entendant les notes qu’elle vous murmure ? Vos pieds n’endurent-ils pas les morsures de son rat ? Si vous ne tressaillez toujours pas de terreur… C’est peut-être qu’il est déjà trop tard… Et que votre tête se loge, dès à présent, au cœur de votre assiette.

Olga prit le rat entre ses bras et le déposa délicatement au sol. « Qui t’as permis de toucher à mon rat ? Personne ! Alors ne t’avise plus jamais d’y songer de nouveau, est-ce bien clair ? » gronda Ilda. Olga acquiesça de la tête, tout en versant quelques larmes. Ilda ne comptait pas éliminer sa sœur, en raison des grands projets qu’elle avait pour elle. « Pourquoi les as-tu endormis ? » murmura Olga. « Endormis ? Ils ne dorment pas. Ils sont morts ! » répondit Ilda, lassée par la crédulité de sa sœur. Olga courut jusqu’à sa chambre. Ilda la rejoignit et lui envoya une grande claque au visage. Puis, elle lui arracha ses habits en lui hurlant dessus : « Tu crois que ça m’amuse de tuer ! Je suis terrorisée rien qu’à l’idée d’y penser, mais ces Voix m’ordonnent toutes de le faire. Il faut saigner les personnes qui ne sont pas gentilles avec toi : voilà ce qu’elles me conseillent. Si je ne les écoute pas, les Voix m’ont affirmé qu’elles finiront par me mettre de côté… Et moi je ne veux pas qu’elles m’abandonnent ! Je ne veux plus être seule dans mon lit, ni même dans la cour de récréation ! Tu sais ce sont les Voix qui me bercent la nuit, et non cette femme qui se prenait pour notre mère ! » Ilda renvoya ses larmes et se mit à converser avec le mur. Olga avait la peau froide et tremblait de tout son corps. Elle était dévêtue depuis que sa sœur lui avait arraché sa robe. Soudain, un bruit lancinant fit sursauter les deux sœurs. Ilda ouvrit la porte dans la seconde. C’était Raz qui voulait participer à la conversation : elle le fit entrer avant de quitter brusquement la pièce. Ilda réapparut avec le téléphone à la main. Elle composa le dix-sept, tout en empruntant une attitude désemparée : « Oui allô ! Venez m’aider ! J’habite au 96 rue de l’impasse des oubliés, dans la commune de Boisan. Mes parents ne respirent plus, ils sont dans la cuisine. C’est ma sœur qui les a empoisonnés ! Elle a douze ans. Venez vite ! J’ai peur qu’elle s’en prenne à moi et à mon rat… » Ilda raccrocha et échappa des rires méprisants. « Ma chère sœur, mets ta plus belle robe car je t’accuse du meurtre de papa et maman. J’ai tout prévu depuis l’année dernière. C’est toi qui iras en prison pour le crime que j’ai commis. Ça n’arrangera pas ton sort… De froncer ta belle petite frimousse ainsi. Tu sais très bien Olga que tu es responsable de tout ça. Si tu n’avais pas monopolisé toute l’affection et l’attention des parents, peut-être, qu’il y en aurait eues un peu plus pour moi et que tout ça n’aurait jamais eu lieu. Alors, arrête tes caprices ! Et paie le prix de ton égoïsme. »

Les sirènes retentirent aux alentours du quartier. Peu de temps après, un groupe de policiers et d’ambulanciers se tenait sur le palier. Ilda s’en alla leur ouvrir, en sautillant. Elle n’oublia pas d’enfiler son costume de victime : il lui suffit de peu de temps pour peupler ses yeux de larmes. Plusieurs individus entrèrent, certains se rendirent dans la cuisine, d’autres firent le tour des pièces, et deux grands hommes suivirent Ilda. Une fois la porte de la chambre franchie, elle leur montra du doigt Olga, en la désignant comme la criminelle. Un policier s’exclama : « Le lit est vide ! Es-tu sûre de la voir parmi nous ? » Ilda jeta un regard assassin en direction d’Olga et tempêta : « Elle est dans le lit, en face de nous ! Vous êtes aveugles ! » L’inspecteur de police prit la relève et lui répondit, en se mettant à sa hauteur : « Écoute petite, il n’y a personne d’autre dans cette chambre, à part mon collègue, toi et moi, d’accord ? » Ilda lui tourna le dos. « Allez ! Ça ne sert à rien de bouder. Moi aussi à ton âge, j’avais des amis imaginaires. Tu sais il n’y a pas de honte à avoir. Au fait, pourquoi as-tu enlevé ta robe ? Je suis sûr que celle qui se trouve par terre te va bien. Remets-la ! » Une voix provenant du salon réclama : « Steeve ! Viens voir il y a un gamin qui marche, à ras du sol, dans tout l’appartement. » « Petite, est-ce que mon collègue vient de trouver ton petit frère ? » demanda-t-il, avec un air sérieux. « Je n’ai pas de frères, mais une sœur de mon âge que vous ne voulez apparemment pas voir et un rat qui s’appelle Raz. Je ne connais pas du tout l’enfant qui se balade chez moi ! » s’énerva Ilda. Le policier reprit la parole, après avoir ravalé sa salive : « Bon, je pense qu’on a assez discuté comme ça. On va t’emmener au commissariat et ensuite nous te trouverons une famille d’accueil, d’accord ? » Ilda réfléchit attentivement à ses propos, puis elle esquissa un large sourire : une nouvelle idée sordide semblait lui avoir traversé l’esprit. Elle donna la main à l’inspecteur. En balançant sa tête de droite à gauche et de gauche à droite, elle marmonna une comptine : « Cours ! Cours ! Dans la basse-cour ! Cache-toi bien, si ton cœur le veut bien ! Me voilà à tes trousses, pour te donner la frousse… Une nouvelle famille me fera le plus grand bien ! Raz dépêche-toi de me rejoindre… Sinon je te renverrais aux égouts ! » Steeve traversa le couloir et le hall d’entrée, aux côtés de Ilda. Il avait l’esprit ailleurs : des Voix chahutèrent dans sa tête. Il était trop tard pour reculer désormais. Il venait de reprendre contact, après trente ans d’absence, avec les Voix de son enfance.

VALENTINE ET SON VALENTIN

    Alors que Valentin célébrait, une fois de plus, la fête des amoureux dans la plus grande solitude, il expédiait de petits cailloux plats à la surface de la Saône. Faire des ricochets était sa seule distraction. Et pour cause ! Rien depuis son enfance ne lui avait donné telle satisfaction : ses proches ne lui avaient donné aucun rayon d’amour et même pas l’ombre d’un geste attentionné. Il devait son rictus – au coin des lèvres – à toutes les fois où il avait trouvé la vie hilarante à son sujet : il était né un 14 février dans la commune de Saint-Valentin dans le département de l’Indre. Ces coïncidences ne firent rire personne dans la famille. Bien au contraire, le jeune homme avait été accusé d’être possédé par la bête à cornes. Cette famille détestait tout ce qui attrayait à l’amour. Connaître les années Hitler leur aurait été plus profitable et appréciable. Valentin attirait l’attention sur lui uniquement par sa très grande taille et son extrême maigreur. Bien qu’il n’eût que vingt-cinq ans, il paraissait en avoir quinze de plus.

Lorsqu’il jeta le dernier caillou à l’eau, une jeune femme très élégante apparut sur le quai d’en face. Les yeux d’ébène de cette mystérieuse étrangère pénétrèrent si ardemment ceux de Valentin que du sang se mit à couler de son nez. Il sortit alors un mouchoir usagé de sa poche et le déposa sur ses narines. Celui-ci en devint tellement rouge que son cœur se mit à battre plus fort. Des sueurs froides revêtirent son torse. Cette femme avait de très longs cheveux roux et semblait tout droit sortie du Moyen Âge. Bien qu’il fût seul sur ce quai, il entendit une douce voix mélodieuse aux abords de ses oreilles. Celle-ci le conviait à se jeter à l’eau, pour se rendre sur la rive d’en face. Il était estomaqué par ce qu’il venait d’entendre. Il tenta dès lors de faire un pas, mais son corps était paralysé de terreur. Son œil gauche et ses mains tremblèrent si fort qu’il en fit tomber son mouchoir ensanglanté. La même voix se fit de nouveau entendre. Cette fois celle-ci se fit plus autoritaire et grave. « Rejoins-moi au-delà de la rive, et enfin nous serons réunis. Valentin si tu sautes à l’eau, tu seras récompensé au-delà de tes espérances. » lui avait annoncé celle-ci. C’était la première fois qu’on lui proposait de lui offrir quelque chose qui le comblerait vraiment. Brusquement, il se jeta dans l’eau froide et trouble. Le courant était ce jour-là plutôt célère, ce qui ne facilita pas sa traversée. L’homme viola l’intimité de la Saône et la scinda par ses bras. Des larmes coiffèrent ses yeux. Malgré les difficultés, il réussit à rejoindre le quai où se trouvait la belle jeune femme. Il sortit de l’eau avec beaucoup de mal. Elle ne l’aida pas, ce qui le froissa au plus haut point : il venait de nager d’une rive à l’autre pour elle, et même pas elle avait daigné lui apporter son aide. Je m’appelle Valentine lui avait-elle dit, en lui tournant le dos. Valentin ne savait pourquoi, mais il la trouvait très attirante. Jamais il n’avait ressenti de telles choses envers le sexe opposé. Il avait la conviction que cette bonne femme méritait le bon Dieu sans confessions. Elle lui donna la main et lui demanda de la suivre. Valentin la submergea de questions mais elle ne répondit à aucunes d’entre elles. Il ne la connaissait que depuis peu mais son cœur était déjà comblé de bonheur.

Après avoir grimpé la Montée de Choulans, les deux tourtereaux arrivèrent devant un grand portail – peint en rouge. Valentine frappa six fois dessus et un vieil homme vint leur ouvrir. Il avait le teint blafard et le crâne dégarni. Ses dents jaunâtres laissaient présager que l’hygiène n’était pas son fort. La jeune femme murmura au vieillard – dans un vieux français – des informations sur la nouvelle recrue : tout en veillant à ce que son invité se dirigea bien à l’antre de la maison. Une fois la porte d’entrée franchie, le vieil homme la verrouilla avant de s’en aller. Valentin voulut décrocher un mot mais il était trop tard. Il sentit du sang couler le long de son visage. Il s’empressa de toucher sa bouche avec ses doigts et remarqua dès lors que celle-ci ne pouvait plus s’ouvrir. Des points de suture avaient condamné ses lèvres. Plus il sanglotait et plus Valentine le regardait avec des yeux d’amour. Par moments, elle se mettait à rigoler. Lorsqu’il essaya de s’échapper, en frappant avec violence sur la porte, elle l’attrapa et l’éjecta au sol. Puis elle se mit à quatre pattes et avança avec sensualité vers sa proie. Il recula aussi vite que possible, mais des escaliers lui firent obstacle. Dans son élan, la belle créature se projeta sur le jeune homme en sueur. Elle lui écrasa les parties génitales avec son genou et déposa sa langue bifide le long de son torse. À mesure que celle-ci se déplaça le long de son corps, Valentin avait les poils qui se hérissaient. Aveuglé par ses larmes et rendu muet par sa bouche cousue, il ne pouvait que difficilement trouver une solution pour s’en sortir. De plus, le corps de cette étrangère – aux dents aiguisées – pesait le poids d’un âne mort. Sa langue avait fait un long chemin et se trouvait désormais au niveau de la pomme d’Adam : elle ne manqua pas de la lui sucer vigoureusement. Une fois ce plaisir accompli, elle déposa celle-ci sur sa bouche sanglante. Elle l’embrassa pendant de longues minutes, avant de lui susurrer quelques mots : « Joyeuse Saint-Valentin et joyeux anniversaire, mon tendre amoureux. Je serais ta Valentine pour l’éternité, sois en sûr. Tu sais quoi… Je vais te confier un secret : tu es le Valentin le plus attirant de ces dix dernières années. J’ai hâte de te goûter et… » Une femme d’un âge mûr l’interrompit dans sa déclaration et geignit en frappant derrière la porte : « Ma sœur vient m’aider, c’est urgent ! Je n’ai pas pu me retenir. Le dessert est avec moi. Ne t’en fais pas, il en restera un peu pour tout le monde, du moins je l’espère. » Valentine soupira et se dépêcha de lui ouvrir.